[Mots] Quels animaux sommes-nous devenus ?

Quels animaux sommes-nous devenus ? se demande Marcel. Installé devant une table en verre, ses fesses flasques étalées sur l’assise du fauteuil en cuir ciré. Son tshirt, col en V, ouvre sur un torse garni de poils blancs et noirs. Huit heures. Le soleil d’hiver se lève tout juste. Pfff, quel feignant, souffle Marcel.  Moi j’en suis à mon quatrième expresso. Le serveur me connait bien, il me les fait serré. Voilà. Ça, au moins, c’est un gars qui bosse. Toujours sur le pont  à l’aube, patient. Allant de gauche à droite, avec son petit plateau. Impeccable. Supportant les gens comme moi, qui squattent la terrasse du bar, en observant les passants. Faut dire qu’elle est belle cette terrasse. Tout en bois. A trente mètres, la plage. A quatre cents mètres, l’Ile Verte. Un peu plus loin la Corse. Hey ! Pas mal cette petite brune qui court sur la promenade. Belle foulée. Petit cul ferme.

Franchement. Quels animaux sommes-nous devenus ? Avant on courait pour survivre, pour échapper aux autres animaux. Plus grands, plus gros, ou plus rapides. Mais, là, on s’essouffle pour rentrer dans des pantalons XS. Avant, on avait juste le choix entre baiser et se battre. Mais là. Tout est devenu compliqué ! On se bat plus. D’ailleurs nos mères ont passé leur temps à nous le répéter. Toute notre enfance. Ne vous battez pas ! Tenez-vous correctement, co-rrec-te-ment ! Résultat. On se bat plus. On s’observe. On se tourne autours. On se tacle un peu. Sans plus.

Et lui, là. Avec son 4×4 tout noir. Sa planche longue comme un camion. Dix minutes qu’il se prépare. Et que je t’enlève mon collier en boules de shaipasquoi, qui roulent sur mes pectoraux bronzés et musclés. D’ailleurs je vois pas comment il arrive à avoir un teint pareil. On est en hiver, mec. Les UV, ça se voit. Et que j’enfile mon collant de danseuse pour aller dans l’eau, je remonte le col roulé. Je déplie ma voile que j’ai du passer cinq heures à plier. Et que je regarde l’horizon. Tout ça pour une mer plate, et trente minutes à l’eau. Pff. T’as que ça à foutre.

Non, mais quel animal ! Et celui-là. Quatorze ans. Il court pas, il souffre. Jogging gris trop grand, tshirt à manches longues, polaire. Il respire déjà plus. En fait, il court pas, il déplace péniblement d’un pied sur l’autre son gras. Pauvre petit gars ! J’imagine ce qui le motive. Sa bombasse de voisine qui ne lui a jamais adressé la parole, qui traîne avec les kékés du quartier, taillés comme des armoires. La voilà, l’origine de son traumatisme des quarante ans. Sa vie foutue, ses sautes d’humeurs. La racine du mal, c’est sa putain de voisine, qu’il ne pourra jamais se taper, parce qu’il restera toujours à ses yeux ce gentil garçon, ce gros mouton, ça lui collera aux baskets, quoi qu’il fasse.

Pfff. Quels animaux sommes-nous devenus ? Et là ! La mamie. Cuisses offertes. Hydratée. Devait être une belle jeune fille. Pas d’alliance. Jamais vu dans le coin. Je vais lui parler. Ben quoi ? On n’est des animaux, ou pas ?

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