Author: poulpita

À l’eau

Entre sable et coques.

La mer partage ses humeurs. Courants chauds. Courants froids. Des corps minuscules venus déverser leur âme.

Une algue solitaire danse. Pour qui, pour quoi ? Une bonne raison quelque part – il y a souvent une bonne raison quelque part.

L’îlot de pins et de palmiers. Peut-être. La lune opale, laiteuse. Le clapotis des bouées jaunes. Oui.

Un éclat de soleil. La cloche du manège. Tinkatinka. Ticket en main. Refaire un tour. Tourbillons.

Ce que ça nous fait

Il imagine à nouveau la distance, et songe la parcourir.


Elle célébre, sans doute aucun, les amitiés douces et mélangées.


Ils se délectent de l’inconnu qui les attend peut-être, ou pas, ou bien.


Il s’emplit à nouveau, réservoir ouvert, alors que les niveaux étaient fixes, rationnés.


Elle désenclenche la haute surveillance, elle sort du fort, la main tendue.


Il pense au carré de ses rêves, trace une ou cent cartes, les rebat et recommence.


Elles fixent un horizon qui atterit quelque part, un infini sans obstacle.


Elle vole le sourire d’une inconnue et le transmet, à qui voudra.

Il met un pied devant l’autre, pour un oui, pour un non, au diable la retenue.

Cet édifice, jusque là maintenu en équilibre, bras crispés. Cet édifice flotte soudain entre nos mains, poids plume. Le mouvement. Enfin. Au rythme de notre souffle. 

Le jour de la couleur (ou découverte de Zao Wou-Ki)

Le 19 Mai, c’était Le Grand Retour à la Vie. Les terrasses, les apéros jusqu’à 21 heures, la réouverture des lieux culturels, les magasins ouverts. Chacun, chacune, pioche dans cette nouvelle liberté ce qui lui a le plus manqué. Pour ma part : l’art, in real life. Direction l’Hôtel de Caumont à Aix En Provence. Zao Wou-Ki fait l’ouverture, on nous promet de la lumière qui ne disparait jamais.

Passons sur les conditions exceptionnelles de la visite que permettent les règles sanitaires (la visite se fait dans le calme, 5 personnes dans chaque pièce, on se croirait presque sur une visite volée). Notre artiste, Zao Wou-Ki, né en 1920 à Pékin a eu le bon goût d’aimer l’Europe, la France, les montagnes et la lumière du Sud. L’exposition nous le répète en boucle, fait grand étalage de ses sources d’inspiration françaises (#cocorico). Mais un vieux document vidéo de l’INA nous rappelle à l’ordre. Selon l’artiste, figuratif, abstrait, écoles, il n’y a pas lieu d’étiqueter pour apprécier la peinture. « Il n’y a que des mauvaises ou des bonnes peintures, les bonnes sont celles qui nous touchent », dit-il avec une voix chaude et rauque.

Alors disons que Zao Wou-Ki a fait des bonnes et des mauvaises peintures, pour réutiliser ses critères. Ses premières œuvres me touchent peu. Il y joue à déconstruire le monde, l’architecture, la nature, il place un soleil, une lune, ici et là. Puis, il amasse la peinture, propose des aplats, laisse filer quelques éclats de lumières, crée des contrastes sur des sujets qui me laissent indifférentes (pardon pour les grands amateurs). Ce premier étage, me fait regretter presque d’avoir quitté mon petit village de pêcheurs pour la grande ville. Et puis, dans la dernière salle de ce premier étage, la rencontre. Hommage à José Luis Sert – 14.07.88. Une déferlante de bleus, de blancs, de toutes nuances. Une toile de 3 mètres de large qui donne envie de rester en contemplation toute la journée. L’homme sait raconter une histoire en couleurs, ou du moins peut-il me faire croire que je comprends cette peinture, son récit, ses rebondissements et ses contrastes. Je suis touchée.

Zao Wou-Ki s’est aussi attelé à déconstruire les standards de l’encre de Chine. Ses amusements étonnent. Je reste longtemps devant ses oeuvres, genre de tests de Rorschach en grande dimension. Je me raconte des choses devant ces tâches noires et grises (je ne raconterai que en présence de mon psy). Je m’étonne des nuances qu’il obtient en deux tons. J’apprécie. Après ces pensées en noir et blanc, je poursuis ma visite.

Dernière salle de l’exposition. Surnommée immédiatement “la salle des grands frissons”. La série « La Cavalière », fait exploser les couleurs. J’y retrouve des odeurs de printemps (celui que nous n’avons pas vu arriver et qui se termine bientôt), des brins d’herbe fous, des fleurs étranges et vibrantes. L’audace des coloristes qui savent allier un vert, un rose fuschia, et quelques gouttes de rouge a toujours suscité en moi une grande admiration, et ici, Zao Wou-Ki se pose en maitre des audaces. Je vous laisse découvrir.

Je repars de l’Hôtel des Arts de Caumont les yeux pétillants. J’ai l’espoir de faire durer la beauté de ce moment, jusqu’à la prochaine rencontre artistique.

L’origine de l’Art

Juillet 2020, cour de l’Archevêché, Aix-en-Provence

Deux cents personnes masquées, assises sur des strapontins de bois. Température clémente, pour les sudistes. La scène immense, sol sombre, quelques marques. Les danseurs sont posés, ici et là, par groupe d’affinité. Shorts, collants, hauts près du corps. Les silhouettes grandes ou petites, les muscles longs ou forts. Chacun son caractère. On est loin de la norme.

Le maître entre. Salue, joue de son humour pour s’excuser de ne pas être en mesure de nous présenter son Lac des Cygnes qui a pris du retard. Nous subirons donc une séance de création, plutôt qu’une répétition.

Le cadre étant posé, le corps de ballet s’anime. Le maître lève une main avec grâce, plonge vers le sol, avance un pied, dans une direction, puis l’autre, porte le front vers le public. Il compte, dans le silence. Un, un, deux, deux, un, deux, trois, un, deux, quatre, un, deux. C’est une valse.

Antonin Prejlocaj propose, pour lui même, certains danseurs suivent, sans résistance, d’autres regardent, attentifs. Le mouvement n’est pas prêt, ils le savent. L’espace de la scène est segmenté. A gauche, le maitre et ses danseurs tests, au milieu ceux qui suivent, prompts à jouer la répétition, plus loin, à droite, ceux qui apprennent par le regard, en attendant que cette première mesure se finalise. Certains agitent leurs mains, soudain marionnettes danseuses. D’autres se meuvent, concentrés, ébauchent les pas, les tours, les élans. Répètent seuls, ou à deux, se corrigent, à trois. Découvrent ensemble le vocabulaire de ce Lac Des Cygnes. Au gré des ajustements que le maître apporte.

Une heure est passée. La mesure est prête. On a ajusté une centaine de glissé, rampement, port de tête, main filante. Puisqu’il est compliqué (mais pas impossible*) de décrire précisément un mouvement qui implique regard, bras, jambes, hanches, chaque fois agencés différemment, la mesure se raconte, avec et pour les danseurs, chaque mouvement porte un sobriquet, le saut bizarre, le plongeon brutal, le petit chien (la troupe aboie pour s’approprier ce mouvement), la dame en rouge (les mains pointent vers une personne habillée en rouge, dans le public, exactement placée où il faut). Une sorte d’histoire issue de l’imaginaire de cet instant. spécifique, mais qui aide à ancrer dans la mémoire de la troupe, qui crée de l’intimité et un vocabulaire commun. Les corps des danseurs refont ce que le maître fait.

Le maître se sait imparfait. C’est nul lance-t-il ? Les danseurs sourient. D’accord, c’est nul. On reprend. C’est ça ? interroge-t-il. Un hochement de tête. Il comprend que c’est mieux. Parfois il garde, même si c’est dur, même si c’est dense. On coupera plus tard, mais je veux un truc comme ça. Les danseurs apprennent la partition temporaire, puisqu’ils sont destinés à être cette matière de test, vivante, en devenir. Seul le mouvement collectif permettra de trancher. En groupe de 4, de 8, ils présentent au public et au maître, qui compte toujours, sans musique.

Il est temps de voir l’ensemble, cette mesure dansée en silence. On y va ! dit-il. Les danseurs bavardent encore, rejouent les temps avec leurs mains, les pieds immobiles.
La musique se lance. C’est le signal, chacun, chacune est à a place, comme par magie. L’harmonie de la musique et des danseurs est une évidence.

Un moment où l’on côtoie la création, où l’on s’ennivre du miracle artistique.

* Le ballet de Prejlocaj utilise la notation de Benesh pour archiver les ballets, au moment de leur création. Ce jour-là, sur scène une choréologue a noté chaque mesure. Anjelin Prejlocaj a recours systématiquement à cette technique de mémoire de ses ballets.

Ouvrir les tiroirs

Bon. Voilà. C’est bientôt la quille. Le D-day. Le déconfinement. Compte à rebours. Rouge, jaune, vert. Go.
L’extérieur inaccessible est bientôt à  portée de main. Les gens. Les gestes d’hier. La libre circulation. Ou presque. C’est le moment. Le temps de ressaisir ce qu’on avait mis de côté. Jeté dans un bahut.

Le bahut du déconfinement, moment lointain et utopique. Tiroirs dans lesquel on fourrait tout, faute de réponses. Pour tenir. Les questionnements étouffés, trop aiguës. Les trucs sur lesquels on avait peu d’emprise (en fait, pas du tout). On avait vite jeté tout ça, sans ordre ni méthode. Dévraquons. Ouvrons ces tiroirs. Ouvrons les, un à un. Puisque la rue, la ville, les sociabilités se dégèlent.
Qu’avons nous là ?

Le bonheur de retrouver ceux que l’on aime. Parceque s’avouer qu’ils nous manquaient cruellement était trop douloureux. Les envies de partage, de rires aux chandelles, de silences choisies. Ça se bouscule.

La colère d’avoir été infantilisée, du matin au soir, par des annonces de capitaine perdu. Parceque ça n’était pas le moment de ruer dans les brancards.

Le doux plaisir d’aller et venir. De marcher dans la rue sans froisser d’autorisation dans la poche. Liberté retrouvée. Bientôt !

L’anxiété de la proximité sociale. D’être à portée de l’autre. L’autre, l’inconnu, que nos portes fermées tenaient à bonne distance. Il faudra maintenant faire face.

Oh mais ! L’espoir de surprises offertes par le hasard des chemins qui se croisent. Le hasard, la malice… On avait oublié.

L’amertume d’avoir vu une humanité éructante, la bave aux lèvres, dressant un bûcher chaque jour, pour y brûler ses peurs.

La noirceur de ses propres côtés sombres. La loupe sur nos étrangetés, ridicules et monstrueuses. On traitera ça au grand jour, dans le flow de la liberté et du temps reconquis.

La légèreté, la frivolité, l’idée des possibles infinis, remisés pour cause de vie figée. Welcome back.

La liste secrète des choses matérielles qui nous manquaient le plus. Très vide finalement.

L’émerveillement d’être en contrée exotique. Ha non merde. Pas tout de suite. On referme vite. En y glissant la recette du pain maison. Ce sera pour plus tard, ou jamais.

Tout cela. Au grand jour. Avant le grand jour. En plus de tout ce que l’on a appris pour rester joyeux, en mouvement, alors que la vie ralentissait. Savourons.

 

Picture : Photo d’art The Dark London Eye – Artiste Quentin Calvinhac

Pourquoi pas.

Et s’il fallait se cacher parfois dans les méandres, dans un pli de couture. Pourquoi pas.

S’il fallait, en silence, jouer au mikado avec son âme, perdre et gagner. Pourquoi pas.

Conter à soi-même, pour soi-même, soliloquer. C’est une piste.

S’il fallait que quelques braises restent dans le noir. Pourquoi pas.

Si les gouttes de pluie servaient de métronomes, quelques fois. Oui.

Si la substance du monde résidait en un seul pétale, blanc et dentelé. Pourquoi pas.

Ce que tu voudras.

N’importe quelle étincelle.

 

Picture : Image par Romi_Lado de Pixabay

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La réflexion du bousier

 

Alors que je me débattais avec une énième réflexion existentielle, comme le confinement paresseux peut nous en faire tomber du ciel, je me sentis en face d’un obstacle énorme, difficile à bouger.

Dédaignant l’élégante image de Sisyphe et de son trio infernal rocher-montagne-dégringolade, j’eus en tête l’image d’un bousier. Oui. Je sais. C’est bizarre. Mais il se trouve que bien qu’étant une urbaine féroce et convaincue, j’ai quelques souvenirs de campagne silencieuse et tranquille, de journées où on laisse traîner les yeux au sol près d’une rivière, à proximité de pré empli de vaches, de longues heures d’observation du va et vient de la vie entre les herbes.

Les bousiers, donc. Ce genre de scarabée m’a toujours fascinée. Poussant inlassablement leur boule de ce que je croyais être de la terre, ils progressaient tout terrain, avec une volonté incroyable. Surmontant talus, pente, creux. Bref, des sur-insectes nietzschiens (j’exagère un peu). Notez que ça n’est que plus tard que je compris qu’ils trimballaient de la merde, et je vous prie de garder en tête ce joli souvenir innocent d’une jolie boule de terre, le temps de ce billet. Notez aussi que j’ai appris récemment (il y a 10 minutes, exactement) que les bousiers pouvaient transporter 1141 fois leur poids. Mille cent quarante et une fois. Je comprends mieux qu’ils m’aient laissé un souvenir impressionné.

Donc. La réflexion coincée, et le bousier. Plus je pensais à cela, plus je me rendais compte qu’il y avait plusieurs configurations de réflexion bloquée.

Entre la réflexion coincée, que l’on veut pousser plus loin, mais on ne sait pas par où commencer. Genre “il doit y avoir un autre truc plus loin, mais où ?”.

La réflexion coincée, qui est bloquée, on ne sait pas par quoi. Genre, “Je sais que c’est pas fini, mais je vois rien après”.

La réflexion coincée, qui ne sait pas qu’elle est coincée. Genre “C’est bon, je suis la queen, je suis arrivée au bout, la preuve, ça n’avance plus, c’est qu’on est arrivé à destination”.

Vous le voyez ce petit bousier qui pousse sa sphère immense de terre ? (on a dit que  c’était de la terre, merci de respecter). Et bien, le petit bousier, sachez-le pousse sa boule de terre vers chez lui (merci Wikipédia), et aucun obstacle ne l’arrête. Il est mû par le désir de rentrer chez lui, avec son trésor, pour consolider sa maison, se nourrir, impressionner les femelles. Le bousier n’arrête de pousser ce truc immense, de 1141 fois son poids, que lorsqu’il est arrivé chez lui, quand il sait qu’il est à la maison.

J’ai trouvé cette idée bien puissante, concluant une bonne fois pour toute, pour moi-même, que toute réflexion est bonne à mener, sans relâche, jusqu’à ce que l’on ait vraiment le sentiment d’être arrivé chez soi avec. Quels que soient les obstacles.

Voilà, voilà, vous pouvez retourner dans vos prés à vache, ou alors écouter la chaîne de “Change ma vie”, avec cet épisode sur “Adopter de nouvelles pensées”, qui permet de faire avancer ses réflexions.

 

Un Orteil en Dystopie

Il y a quelques jours, c’était la pleine lune, rêvassant en post yoga yin – une pratique qui agit sur moi comme une baguette magique – je savourais l’état d’apaisement complet. C’était donc le timing parfait pour jeter les bases d’un monde imaginaire qui serait un confinement permanent. Ouaip, pourquoi pas ? Enfermés à jamais. Tous. Si nous devions écrire un roman dystopique, à quelles questions faudrait-il répondre pour dessiner un paysage crédible ?

Nos personnages. Partis pour une journée en famille et finalement destinés à errer éternellement dans leur foyer. Certains dans un studio, d’autre dans une villa, d’autres sur un yacht. Appartement, bateau, ras du sol ou dans l’espace, tous apprendraient en marchant la dure loi de la distanciation sociale. Avec maladresse ou aveuglement, dans tous les cas imparfaitement. On serait clément.

L’interaction au monde. Une tête passée par le vasistas. Une femme assise sur son balcon, le regard au loin. Mais surtout. Les yeux rivés sur l’écran. Vive les internets. Le monde confiné-éternellement basculerait sur l’infrastructure internet, ramenant là bas nos interactions dans le monde physique (minoritaire ou majoritaires que l’on ait été sociable ou moins). Dans les câbles sous marins. Avec ces fils, nous serions reliés au monde. On dirait que ça tiendrait. Admettons.

Les autres. Le voisin est là, mais infréquentable. #RestezChezVous. Les paquets d’humains semés sur le territoire, destinés à ne jamais se toucher. Comme des îlots sur un océan. Comment fabriquer une société ensemble, quand l’autre reste loin ou abstrait (peut être un problème que seuls se posent les non-digital native) ? Comment faire battre sa tête, son cœur avec le grand cycle de la vie, quand les enterrements ne sont plus des réalités, mais des histoires que nous nous racontons seuls ? Comment apprendre à accepter l’autre quand un simple geste (éteindre la vidéo, supprimer les messages) nous en débarrasse. Isolés, loin des bars, du cours de gym ou de zumba, la réalité, diverse et riche, ne se rappellerait plus à nous. Bon, okay. La réalité trouverait d’autres formes pour nous sauter à la gueule. On inventera, on rigolera.

Notre apparence, notre corps. Nous aimerions-nous assez pour n’être beaux et belles que pour nous et nos co-confinés ? Sans séduction en face à face, quel serait le moteur pour rester chouette ? Évidemment, l’exercice physique serait un élément pour nous garder  remarquablement musclés, ferme au toucher, la joue haute – on tient plus longtemps en vie musclé et dynamique que biberonné à la mal bouffe et à l’avachissement. Mais sommes-nous tous équipés de la discipline et la force morale nécessaire pour cela ? On dirait que certains oui, et d’autres non.

L’amour. Être coincé éternellement dans une app de rencontre. Des volontaires ? J’en vois quelques-uns. Comment d’ailleurs traiterions-nous la question de la confiance virusienne ?  Aurions-nous des scores de prudence sociale, une note de taux de fréquentation? Un macaron de charge virale ? Ou reviendrions-nous à la rencontre physique comme le grand saut, à l’aveugle, le truc sérieux qui ne se décide pas à la légère ? On dirait qu’il y aurait plein de possibilités, échelonnées sur le degrés de l’audace ou de la folie – choisis ton camp camarade. On y mettrait une pointe de haine, et de jalousie, on ne change pas une humanité qui gagne -hum, hum.

Les besoins premiers. Se nourrir, s’éduquer, se soigner. De nouvelles segmentations s’installeraient. Des filières plus ou moins virus-free ? Les hôpitaux absolument masqués-desinfectés-testés. Et les autres. Les magasins aux circulations et acheminements sous contrôle. Et les autres. Un monde à deux vitesses, ou peut être segmenté pas le bingo des labels virus-free-bio-circuit-court-jamais-touché-par-un-humain. Accessible en montrant patte blanche. En espèce sonnantes et trébuchante ou en certificat médical ? Attachons-nous à ne suivre ni l’un, ni l’autre, mais le petit monde du Do It Yourself – on n’est finalement jamais mieux servi que par soi même en temps d’épidémie.

Consommer ? S’amuser ? Une fois les besoins premiers satisfaits. Acheter quoi, pour ceux qui ont ce luxe ? Yet another gadget ? A quoi servirait maintenant une montre connectée, jamais à plus de 3 mètres de mon ordinateur, jamais à moins de 50 centimètres de mon smartphone à quoi bon me mieux connecter entre le couloir de ma chambre et le salon ? Des fringues ? Sans le regard de l’autre. Peut-être. Mais peut être serions-nous satisfaits de nos fringues favorites, confortables et routinières. Nos mètre-cube étant comptés, l’achat impulsif s’en retrouve freiné. Sauf peut être pour amener de la vie dans le territoire. Oui, des plantes, de l’organique, des trucs qui poussent, témoins de la vie qui continue. Oui, va pour une jungle permaculturée. Et des trucs qui n’existent pas encore pour nous divertir ici et maintenant. Des trucs de dingue.

Travailler. Travailler pour qui, pour quel monde ? Ici encore. Peut être un travail à deux vitesses. Travail exposé, travail non-exposé (bon finalement un peu comme aujourd’hui, quoi). Et quelle fonction aurait le travail dans nos vies ? Acheter des choses, oui, mais quoi (cf point précédent pour les plus riches) ? S’échapper. Satisfaire un ego, une reconnaissance (construit sur quels indicateurs sociaux). Construire du commun ? Génial. Lequel ? Ici, on dirait qu’on serait obligé de reconstruire du sens.

L’organisation de la société. Serions-nous des citoyens connectés, diagnostiqués, embarqués dans des indicateurs de virus, de sureté, de santé ? Ou au contraire, serions-nous en boîtes noires, enfermés dans nos grottes, ou chacun sur son radeau ? Coupées du collectif ou branchés en foule sur les questions de démocratie? Délégation ou autonomie ? Local ou global (si les frontières autres que naturelles gardent un sens). Créerait-on des castes, selon nos parcours plus ou moins virus-free de santé, nourriture, éducation. Ici, beaucoup de choix dans notre scénario. Le romancier devra dégager des lignes fortes. Proposition :  adresser les besoins premiers, de manière égale, pour toutes et tous.

 

Mon roman dystopique n’est pas encore écrit. Parce que j’aimerais encore explorer mes pires et mes meilleures options. Mais cette  réflexion d’un monde autre me permet, dès aujourd’hui de remettre en perspective le monde confiné, en transition vers un monde encore inconnu.

Nous ne sommes pas égaux face au bonheur en équilibre sur une poutre

Bon, nous voici toutes et tous confinés. Logés à la même enseigne. A la même enseigne ? Vraiment ? Nope.  La soignante, le père célibataire, le vieil homme isolé, la famille nombreuse pleine d’ado, le free-lanceur aguerri, le couple avec des enfants en bas âge, le chômeur à temps partiel, l’éboueur, l’introverti, l’extravertie, à la ville, à la campagne, le télétravailleur, la travailleuse sur poste, l’épouse détestante… Plus que jamais, nous sommes coincés dans des bulles différentes. Matériellement. Professionnellement. Technologiquement. Emotionnellement.

Dans l’espace, dans le temps, dans nos imaginaires très intimes, nous vivons une situation très différente, bien plus que d’habitude. Parce que l’accès aux ressources est limité, parce que notre capacité de déplacement est limitée, parce que nos pouvoirs de négociation ont été amoindris sur notre lieu de travail, parce que nous devons tenir compte de nos proches. Parce que nous avons différentes maturités et stratégies face à l’isolement, au changement, à la consigne, à l’adaptation, au bonheur en équilibre sur une poutre. Nous sommes pressés de tout côtés, nous sommes transformés, travaillés bien plus que jamais par nos blessures intimes et nos peurs secrètes, dans un cadre anxiogène et changeant.

Et alors ? Alors. L’universalité, en matière de confinement n’existe pas.   “les gens sont…”, “les cons qui…”, “ceux qui…”. La segmentation des situations réelles est telle qu’il n’existe sans doute pas plus de deux personnes que l’on puisse mettre dans le même panier. Porter un regard sur l’autre, franchir la barrière du jugement a toutes les chances d’être un magistral faux-pas, et de nous dresser les uns contre les autres. (A l’heure où j’écris cela, croyez moi, j’adorerais que nous soyons tous dressés les uns contre les autres dans un mega-fiesta sur une plage à Marseille, mais je m’égare). Gardons en tête que nos catégories et étiquettes habituelles sont en bordel.

Ben merde alors ? On ne plus plus dauber sur les #gens tranquille ? On ne peut plus balancer sur les inconnus, les collègues, les voisins, la famille des autres … ? Ben si ! Mais peut être, avant de se jeter tête baissée dans cette occupation qui nous est chère, et nous fait tant de bien, pourrions-nous faire refaire un petit check de réalité. Interroger nos interlocuteurs. L’air de rien. Sonder. Sans intrusion. Comment vas-tu, comment es-tu impacté par tout ça, quelle énergie te reste-t-il en fin de journée, quelle résistance à la solitude as-tu, as-tu peur de la mort (nan, je déconne) (quoique), quelle est ta perception de la situation, man_ues-tu de quelque chose. J’en sais rien, moi, faites votre questionnaire, avec ou sans humanité, avec ou sans méthode, mais allez chercher sur le terrain, rapprochez-vous, à bonne distance sociale. Pour détacher, un à un, chaque individu de la masse, de la grande famille des #gens. Pour nous reconstruire une réalité plus vraie, de cette situation. Comprendre mieux que jamais ce que l’autre vit – si il a envie d’en parler – dans ses malheurs, dans ses bonheurs (parce que il y en a).

Vous pourriez vous offenser. “Hop, hop hop. Mais je te vois venir, là. On se retrouve muselés ? On ferme sa gueule ? On peut plus parler de collectif alors ?”. Merci pour cette excellente question (oui, je m’aime toute seule, c’est à la mode).  Ha mais si, vous répondrais-je. Bien au contraire. Broder sur le monde que nous souhaiterions après. Imaginer des mécaniques qui nous mettrait plus d’égalité demain, dans une situation similaire. Penser des solidarités qui perdurent. Construire la transition d’aujourd’hui, vers demain.

Si, bien sûr. Vite. Allons-y. Sans retenue.

 

 

 

De l’absence et de la présence

 

Confinement et questionnement. Ici, point de réponse. Juste quelques questions.

Parlons de l’autre. De celui, ou celle dont la présence faisait battre le cœur le 13 mars, celui ou celle qui comptait, avec qui vous faisiez volontiers des entrainements intensifs de confinement bien avant que le confinement n’existe, dans une intimité choisie. Celui ou celle qui se trouve aujourd’hui trop loin.

Et oui. Parce que le fucking-covid nous a figés, tels que nous étions le 13 mars . Peut-être en train de devenir amoureux, peut-être dans une relation qui commençait, qui s’installait, ou peut-être dans un début de quelque chose dont nous ne savions même pas donner la nature exacte. Et paf. Suspension de match. Plus de contacts physique. Il ne nous reste plus que nos téléphones et caméras. Plus de sourire chaud, plus de regard perçant, plus de peau à caresser. Et cela pour quelques semaines.

Un temps suspendu. Une merveilleuse occasion de comprendre pourquoi lui, pourquoi elle. Un temps privilégié pour comprendre ce qui se passe sur ce lien qui frémissait encore le 13 mars. C’est le moment.

De comparer la présence et l’absence.

De ressentir si ce que l’autre propose, à distance, malgré tout, fait grandir (si l’on veut grandir), accompagne (si l’on veut être accompagné), rassure (si l’on veut être rassuré), fait rire aux éclats (si l’on veut …), nous chatouille (si l’on…), nous fait de la place (si…), nous donne envie de fantaisie (…). Où se place donc cette relation dans notre chemin ?

De constater aussi si les rouages de la communication sont compatibles, si l’on est entendu, et si l’on sait écouter l’autre, pleinement et dans les nuances. Si les conversations du type “Je suis tellement mal que je pourrais tuer un petit chat à mains nues, que me conseilles-tu de faire” partent en cacahuètes, ou au contraire finissent dans un soulagement, un fou-rire libérateur, un plan d’action avec KPI précis, l’impression d’avoir gagné des points de vie (liste d’exemples évidemment non-exhaustifs, je ne sais pas comment vous aimez finir vos conversations sérieuses). Alors, ça fonctionne ?

De toucher du doigt ce que l’autre, ou le “nous”, deviendrait en situation distordue. Ce confinement, c’est peut-être la répétition générale un peu au ralenti de ce qui vous attendrait dans vos prochaines galères à deux. Le week-end pourri, la soirée naze, ou un piano tombé du ciel. Et de vérifier, peinard, depuis votre canapé si le bavardage ou le silence de l’autre vous fait du bien, si ses petites confessions vous donnent envie de mettre en pose la visio-conférence pour bouquiner tranquilou, ou vous font vous resservir un verre de vin, les yeux attendris et le cœur frétillant. Quel est votre ressenti ?

Enfin. Il est intéressant de s’observer encore un peu le nombril (on a du temps), et de vérifier que soi, sans l’autre, n’est pas mieux que soi, avec l’autre. Parce que tenter l’aventure d’être un “nous”, c’est parfois renoncer à un morceau de soi. You see… Donc ? Des regrets sur ce que l’autre vous empêche-évite d’être ?

Constater. Et comprendre un peu mieux, peut-être, le chemin qui se dessinerait à deux, si l’on veut toujours dessiner avec l’autre…