Month: August 2015

[un été, des livres] Le Sculpteur de Scott McCloud

le sculpteur introS’il ne vous restait rien au monde, ni famille, ni argent, ni avenir. Si la seule chose qui vous tenait à cœur était votre talent d’artiste, et le désir de vous faire un nom. Et s’il ne vous restait que 200 jours à vivre. A quoi ressembleraient vos journées ? Scott McCloud crée ici un magnifique récit graphique sur la vie de David Smith, sculpteur fantasque. Un conte moderne de Faust : David Smith a troqué son âme contre le don qui lui permettrait d’exercer son art pleinement. Il a 200 jours pour profiter de son don de sculpter à mains nues toute matière. McCloud accompagne son héros, jour après jour, il nous fait don par touches légères du passé de David, de ses pensées. On partage dans ce récit en noir, gris, bleu et aquarelle, la tension perpétuelle entre la nécessaire lenteur pour penser son œuvre et l’urgence des jours comptés. Le dilemme de pouvoir tout exprimer par son art et la pudeur de l’artiste. Évidemment, David vit aussi, un premier et dernier amour fort et complexe, souvent contrarié. Ce conte poétique et sensible nous rappelle que chaque minute est un océan, à nous de décider qu’en faire.

le sculpteur sculptant

sculpteur-tout va bien se passer

Un très bel ouvrage, à lire de toute urgence.

Grande Galerie des Sculptures

Promenade au Musée d’Orsay…

Hordes de statues. Allée de pierres taillées, de bronzes caressés. Statues et effigies. Qui pensent, dansent, prient, saignent, meurent. En silence. Impassibles devant les regards francs et curieux, les yeux grands ouverts ou les pupilles rondes d’incompréhension. Que fait ce faucheur ? Pourquoi cet homme pleure-t-il ? Pourquoi cette femme baisse-t-elle la tête ? Des questions. Des réponses. Parfois.

Mais ici, sur les socles, c’est digne, ça reste sur son cheval, ça joue l’indifférence, ça gonfle les pectoraux, ça crie sans un bruit, ça dort – oui, toi, la madone allongée nue, tête renversée, magnifique, je te vois, tu roupilles. Sculptures. Admirées une seconde ou vingt minutes, le temps d’une pose photographique, d’une réflexion ou d’un croquis, vous restez stoïques, imperturbables.

Sous vos esquisses de sourire, ou vos airs si sérieux, la foule est là. Elle débat, se fige – par mimétisme, téléphone, se selfise, s’embrasse, se fait des croche pattes, textote, lit en machouillant ses cheveux, glisse sa main sous une jupe – Paris la ville des amoureux, oui. La foule est là, vivante, libérée, comme dans la rue, comme dans son salon. Statues, réjouissez vous, l’art et la vie, enfin réunis.

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[mots] Sucre Dandy

dandy sucre 2Je suis un dandy crush. Ouaip. J’écoute enfin la voix qui me poussait à vivre d’amour et d’eau douce. Je rentre par affection dans le cœur d’une belle. Souvent jeune. Une compagne de publicité. Alors plutôt que d’effrayer la chronique et de risquer une volée de pois verts (le confit des générations, toussa), je mets de l’eau dans mon bain. Je me fais petit. Nous prenons du bon temps. Nous faisons des pulls de savon, je lui passe du vernis de conduire, et elle rend son pied. Moi aussi, croyez-moi. Ça dure ce que ça dure. Tant que personne ne vend la messe. Je profite de ma vie d’amant songe. Je savoure cette avale hanche de bonheur et de pensement. Jusqu’à ce que nous rencontrions embûche ou dos d’âme. Pardon si ma mangue fourche, mais je suis si pressé de retrouver ma petite âme. Je file…
Note :
Ce texte est composé de mots volés dans le lexique que créée patiemment Etienne Candel, sur son compte Twitter, jour après jour. Le lecteur curieux trouvera ci-dessous quelques mots d’Etienne qui expliquent notre collaboration éphémère, autour de ce Dandy. 
Etienne Candel :
Virginie Galindo m’a proposé de cosigner le texte qu’elle a écrit à partir de certains des mots que j’ai envoyés sur Twitter. Ce n’est évidemment pas « mon » texte…. mais il y a là une réalisation de quelque chose que j’espérais : une réappropriation active de ces expressions, de ces bouts d’un langage avec lequel je joue, ou plutôt qui me fait jouer, et que j’espérais voir faire jouer aussi d’autres que moi.
Virginie recompose un récit possible, un cheminement probable dans ce langage. A la fin, ce serait comme un lexique actif, comme une langue dont la syntaxe articulerait, avec des règles et une logique sémantique, les lexies que je note « quand elles viennent ». Ce texte a pris le parti d’un ordre et d’un sens possibles dans ces fragments.
Un ordre, un sens : je ne peux que voir dans ce texte en forme de monologue une sorte de portrait possible, non pas de moi, mais d’un individu qui, ne vivant plus dans notre langue commune, dans notre sens commun actuel, vivrait dans ceux, parallèles et rieurs, de cette autre langue. Et je me plais à contempler ce bonhomme, parce qu’il change du quotidien. De ce texte, j’ai suggéré, pour l’occasion, et parce que le jeu de mots me venait, le titre.

Pressionnisme à la Pinacothèque de Paris

Mois d’août, Paris déserté, place Madeleine, la Pinacothèque, le Pressionnisme. Le rêve.

Le Pressionnisme, ouatisite ? L’art de presser la bombe à peinture. Plus précisément, l’école qui réunit les artistes connus ou inconnus du tag, du graffiti, du street art. Car il s’agit bien d’une école, avec des artistes phares, ses copistes, ses modes, sa recherche, son évolution, sa transmisison et ses méthodes d’étude, comme le rappelle Marc Restellini, directeur de la Pinacothèque. On apprend donc au cours de cette remarquable exposition que tout a commencé avec la vente libre des bombes à peinture dans les supermarchés américains. Et la petite mode des écoliers américains de taguer à leur passage leur nom suivi du numéro de leur rue. D’abord un peu primaire, cette forme d’écriture s’est enrichie avec du travail sur l’épaisseur du trait, de la calligraphie, l’introduction de la couleur (non miscible, au départ). Les artistes des rues sont devenus des ‘Writers’. Après la répétition des noms, sont venues des représentations plus personnelles, la création de personnages – pour nourrir une légende, incarner les auteurs. Puis enfin, l’abstrait s’est invité. On se retrouve alors avec une population de véritables artistes en quête d’esthétique, de sens, de nouvelles pratiques.

Mais comment ces artistes de rue ont fini par peindre sur toile (ou planche en bois, ou tapis, bref, sur des supports moins urbains) ? Initialement un art de rue, le Pressionnisme envahissait les rues, puis les hangars, les friches, les trains, mais la pratique du graffiti a été combattue par la police et les pouvoirs publics. L’intrusion d’artiste de rue comme Jean Michel Basquiat dans le gotha de New York a rendu populaire cette forme esthétique. Certains galeristes ont accueilli ces artistes, dont certains étaient réunis au sein de la United Grafiti Art créée en 1972. Des ponts entre l’Amérique et l’Europe ont permis également de renforcer cette communauté, un peu mise à l’écart, puisque souvent non issu de la classe bourgeoise et intellectuelle.

Cette exposition vaut le détour et vous avez jusqu’au 20 septembre pour en apprécier les œuvres. Je vous fais partager ici mes préférées…

MOOD2 - mean disposition

MOOD2 – mean disposition

FUTURA - sans titre - carte postale - detail

FUTURA – sans titre – carte postale – detail

Jay Over Ramier - l'adieu

Jay Over Ramier – l’adieu

Un été, des livres : Danser Les Ombres de Laurent Gaudé

Danser-les-ombres_Laurent Gaudé

Il est temps pour moi de partager une écriture généreuse et vivante, celle de Laurent Gaudé. Dans “Danser Les Ombres”, Laurent Gaudé nous présente une petite dizaine de personnages aux personnalités distinctes et complexes, à Haïti. Une jeune fille qui aime trop les hommes, un taxi tortionnaire, des militants de la liberté, tous ancrés dans le sol, tous portés par le désir de vivre, de se venger, de servir… Ces personnages se croisent et les scènes sont si fortes et justes qu’on pourrait être là, à côté d’eux, dans cet ancien bordel délabré ou sur la terrasse de cette villa Kénol, grande et bourgeoise. L’optimisme et la sensibilité humaine de Laurent Gaudé servent merveilleusement le fil rouge de ce roman. On trouve dans ce récit un avant et un après. Le point de rupture étant le séisme qui a détruit Port Au Prince. Dans l’après, les personnages évoluent dans un monde, non pas de désolation, mais de survie et d’espoir. C’est aussi un monde de flottement et d’incertitude entre les vivants et les morts, les disparus, les blessés en passe de mourir, les spectres. Laurent Gaudé questionne ici le passage vers la mort, l’acceptation des vivants et la nécessite du deuil. L’écrivain aborde ce sujet difficile avec poésie, fantaisie et une générosité sans faille. On se laisse donc porter malgré les douleurs fantômes que ce sujet évoque.
Je ne peux résister au plaisir de citer un passage particulièrement touchant, qui constitue le cœur de cette réflexion, à mon sens. Dans cette scène, une petite bonne femme, Dame Petite, habituellement silencieuse, prend la parole devant une foule de vivants emplis d’angoisses, quelques jours après la catastrophe.

Alors [Dame Petite] se tourne vers la rue, lève les deux mains bien haut et lance d’une voix de dresseur de fauve : “Suffit les morts !” Tout le monde s’est levé dans le jardin et regarde faire la vieille dame. Au bout de quelques secondes, elle se retourne vers les habitants de la maison Kénol, les embrasse tous du regard et dit :

Je le dis : il est temps de fermer le monde. Suffit les morts. Vous voulez les garder près de vous parce que vous avez peur du deuil. Mais les morts ne peuvent rester ici simplement pour éviter aux vivants de pleurer. Ils vont attendre. Errer. Devenir fous. Je le dis, moi qui ne parle jamais, il n’y a pas de vie sans désir et les morts n’en ont plus. Ni projet, ni impatience. Ils seront là comme des arbres morts, contemplant la vie qu’ils n’ont pas. Suffit les morts ! Que ceux qui veulent les retrouver cessent de vivre. Pour les autres, il est temps de les raccompagner. Que Prophète Coicou prenne la tête de la marche avec moi. Nous allons danser les ombres. Et le monde se refermera.

Les mots de Laurent Gaudé donnent une envie irrésistible de savourer la vie, dans ses moments les plus doux ou les plus tumultueux. Un livre à savourer à l’ombre, au calme.