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[Mots] Extrait de “Une fille qui danse” de Julian Barnes

[…]

Que savais-je de la vie, moi qui avais vécu si prudemment ? Qui n’avais ni gagné, ni perdu, mais seulement laissé la vie s’imposer à moi? Qui avais eu les ambitions habituelles et ne m’étais que trop vite résigné à ne pas les voir se réaliser? Qui évitais d’être blessé et appelais ça une aptitude à la survie? Qui payais mes factures, restais autant que possible en bons termes avec chacun, et pour qui l’extase et le désespoir n’étaient guère plus que des mots lus dans des romans? Quelqu’un dont les reproches qu’il s’adressait n’étais jamais très douloureux?

[…]

A lire pour ne pas s’endormir : Une fille qui danse de Julian Barnes, édition Mercure de France

[Mots] Instantané

L’horizon tremble, incertain. La mer est violette ce soir. Le ciel, aussi parme soit-il, prend des allures sérieuses. Le monde se fige une seconde.

Surgissent les obstacles d’hier. Montagnes insurmontables, réduites en tas de sable aujourd’hui. On mesure l’éternité. On accuse la fragilité de l’instant. On pressent l’inéluctable. Alors on pense à demain. Fait de sillons. Fait de surprises. Peut-être.

La lumière tombe. Le monde s’est figé une seconde.

[Mots] Remèdes

Eriger des barrières.

Longues et hautes. Au moins jusqu’au ciel.

Soupirer, souffler, gémir. A l’abri.

Se défaire des misères. Des minables, des mirages.

Puis.

Déminer, redresser, lisser.

Laver à l’eau claire. Plusieurs fois.

Se laisser tomber sur des plumes. Plusieurs fois, sans filet.

Regarder le néant.

Attendre.

Attendre, d’être à nouveau touchée.

 

Pour Lilia.

[Mots] Je crois que je vais l’inviter pour le thé, demain.

balcon_marseillaisMon voisin est mort. On avait le même âge. 64 ans. C’était dimanche dernier. Et depuis, je ne suis pas allé voir sa veuve.

D’abord, j’étais pas censé savoir ! Je revenais du loto, organisé par les autres vieux du quartier. J’ai croisé l’assistante de vie dans les étages. Une brune, bien bronzée. Elle m’a fait une indiscrétion. J’avais rien demandé. Enfin. J’avais peut-être le regard interrogateur. Elle a craché le morceau. Les pompiers. L’hôpital. La mort. Tout seul. La nuit. Mais j’étais pas censé savoir.

Ma voisine a même pas mis de faire part, dans l’entrée de l’immeuble. Je sais même pas quand a eu lieu l’enterrement. Je peux pas monter la consoler. On est inconsolable dans ces temps-là. J’en sais quelque chose. Imaginez. Faire la soupe plus que pour un. Enfin deux. Pasqu’elle a toujours son fiston à la maison. Il est spécial, lui. Je préfère pas commenter. Non. Vraiment, entre lui et son mari, elle était pas gâtée.

Son mari. C’est bien simple. Après vingt ans à l’entendre traîner ses chaussons du matin au soir au dessus de ma tête, je l’appelais toujours Monsieur. Pas Monsieur Ferrer. Non. Monsieur. Tout court. Il était froid, et hautain. Des grandes lunettes en plastique marron. Haut et vouté. Pied noir. Le teint rouge brique.

C’était du style qui a travaillé toute sa vie dans des bureaux du ministère. Qui a du traverser la méditerranée pour refaire sa vie. Qui pensait mériter sa retraite, plus que n’importe qui. Sa retraite ? Faire des courses avec sa petite voiture. Regarder la télé. Un repas, une fois par mois, avec sa sœur et ses trois caniches. Et basta. Ça rigolait pas souvent, au-dessus.

C’était du style qui commence par vous serrer la main quand vous êtes monté en urgence le relever du carrelage des toilettes, parce qu’il s’est vautré, et ne peut plus se relever. Tout rigide, plein de principes. Et vide dedans. Pas d’étincelle. Rien. Une carcasse. Alors qu’il soit mort, ça fait pas grande différence.

Enfin si. Pour sa femme. Hier soir, en fin de journée, elle était sur le balcon. A côté de l’étendoir à linge. Elle était toute pensive. Elle regardait les arbres de l’avenue. Je l’avais jamais vu faire ça avant.

On s’est dit bonsoir. Elle a presque souri. Je crois que je vais l’inviter pour le thé, demain.

Notes :

Photo ‘Balcon Marseillais’ de Ivan Lukasevik http://www.flickr.com/photos/ivanlukasevic/

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[Mots] Jetlag

A bout de souffle, il ouvrit les yeux brusquement. Le premier panneau qu’il aperçut à travers la vitre crasse indiquait : Amphitheatre Parkway. Lettre blanche sur fond vert. Où était-il ? Oui. Le taxi filait sur la route 101. Au volant, un indien, à l’anglais bondissant. Rien en comparaison des amortisseurs de son antique Chrysler. Siège en sky, fenêtre tremblante. Ses oreilles sifflaient. Et vibraient aussi. Un vrai chantier miniature. Ses genoux se cognaient à chaque changement de file, ses jambes sans force ne suivaient pas la cadence. Il referma les yeux. Taxi, avion, un second, taxi. Encore vingt heures de voyage. Il eut un bref haut le cœur. La fatigue. Une étrange sensation d’avoir oublié quelque chose, quelque part. Les prochaines heures lui semblaient insurmontables.

Il essaya de se détendre mais son corps était déjà mou. Flasque, aussi. Une vague de détails détestables l’assaillit. Ceux qu’il évitait soigneusement de noter dans ses moments d’intimité. Son poids.  Ses cernes. Ses rides. Ses poils du nez. Indomptables. Fallait-il vraiment vieillir ? Devait-on vraiment mourir ? D’épuisement, oui, sans doute. Une série d’évidences s’imposât à lui. La vacuité de ce voyage. La futilité de ses récentes conversations. Il se sentait loin de tout, à l’opposé de lui-même, et certainement pas au bon endroit. Même les yeux fermés, rien n’allait. Ses pieds gonflés et chauds, ses épaules glacées, ses cheveux fouettant de manière insupportable ses tempes. Son squelette lui semblait être un montage de bâtons épineux mal ficelés.

Il chercha un peu de réconfort dans le souvenir de quelques moments habituellement agréables. Cette grande brune, qui lui avait un peu trop souri pendant le dîner, la veille. Ses enfants qu’il prendrait dans ses bras avant la fin de la semaine. Rien. Il se sentait vide. Il observa le visage des inconnus au volant des imposantes voitures que son taxi côtoyait. Un passager par véhicule, une file infinie de pare-chocs. Le monde était-il devenu fou ? Il sut ce qu’il avait perdu. Le sens. Le sens de tout cela.

Un nouveau panneau. Blanc sur vert. SFO Airoport 10 miles. Ensuite, 6 000 miles en vol. Le voyage serait long.

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[Communauté] Vous aimez les mots ? Vous aimerez WeLoveWords !

ImageL’écriture. Un moment où l’on se regarde droit dans les yeux et on met à plat ce que l’on a en soi, ce qui nous interroge, ce que nous ne saurons jamais résoudre, ou ce qui nous paraît acquis.

Toutes les occasions pour pratiquer les mots gagnent à être cultivées. Ecrire une lettre, démarrer une nouvelle, contribuer sur les réseaux sociaux, participer à un atelier d’écriture, tenir son journal – numérique ou papier. N’en déplaise aux adorateurs de l’objet livre et de l’encre et la plume, aux anti-numérique, les mots quels que soient leur forme ont la même valeur. Tous égaux : un texte posé sur la toile, un manuscrit resté dans un tiroir, une page glissée dans la boîte aux lettres d’un crieur de rue (d’ailleurs, les usages se jouent de nos frontières, puisque de nos jours, les crieurs de rue crient également des tweets dans les rues de Paris #jdtap).

Nous aimons les mots. Saluons toute initiative promouvant l’écriture collective ou singulière. Saluons la plateforme WeLoveWords. Cette plateforme vise à réunir les écrivains, paroliers, musiciens, poètes, ou tout individu qui souhaite partager sa production avec les autres, ainsi que les lecteurs. En théorie, la terre entière, donc. C’est un endroit idéal, ouvert 24 heures sur 24, pour proposer et pour lire des œuvres. Des petites, des grandes. On y trouve tous les genres, tous les styles. Le mot y domine largement, mais on pourra poster des photos, des musiques, des vidéos. La plateforme permet de butiner les œuvres par thème, par auteur – dont le profil est consultable, par genre, par fil chronologique. On se laisse volontiers porter par le hasard. La quantité de textes postés, de nuit, comme de jour, laisse imaginer le nombre de chambre envahies par les pensées, le plaisir de coucher sur un écran ses rimes, ses phrases ciselées, son intime ou ses rages.

Des services. We Love Words, ne se contente pas d’être un répertoire d’œuvres, WeLoveWords anime cette communauté d’auteurs en herbe ou confirmés en proposant

– des appels à collaboration: je suis un grand parolier, et je cherche un immense musicien ; auteur de théâtre avec pièce sous le bras cherche comédien, …

– des annonces d’évènements,

– un service (payant) pour protéger ses œuvres,

– des concours de nouvelles, de poème, de roman, en association avec des maisons d’édition ou des acteurs de la presse écrite (numérique ou papier).

Sur WeLoveWords, on se fait des amis aussi. Enfin … on se crée un petit salon de lecture, par affinité, on s’échange des textes, on s’interpelle à voix basse, dans une ambiance feutrée – étonnamment épargnée du bruit des commentaires inutiles. Une ambiance qui sied parfaitement à la dégustation de mots.

Une aventure. L’histoire même de WeLoveWords mériterait une ôde : développée au sein du Labo de l’édition. Une initiative lancée il y a deux ans, une aventure humaine, un projet talentueux. Parce que nous grandissons tous lorsque nous faisons l’effort de passer plus que quelques minutes à creuser une idée, la mettre en mot, oser la partager, WeLoveWords mérite toute l’attention des auteurs du petit matin et des nuits trop longues.

Note : pour les curieux, mon compte sur WeLoveWords http://www.welovewords.com/poulpita

[Mots] Baie de pirates

Plage de galets. Galets brillants, satin au toucher. La musique des vaguelettes. Sans période, ni régularité, notes aléatoires. A vous faire oublier les rythmes de la ville, les cadences de l’usine, les tambours du matin, le sifflement de la civilisation. A vous faire perdre la tête. Oublier d’où l’on vient, où l’on va. Enfin. S’apaiser.

Une collection de bouées. Rouge. Blanche. Ronde. Haute. Couchée. Oscillant sur la surface marine. Hirondelles, mésanges s’égayent derrière le souffle d’un vent léger. Vol de papillon.

Une vache brune s’aventure pour quelques feuilles. Fenouil géant, broussaille de chêne vert, genêt, asphodèle, surplombent des escaliers chaotiques de roche rouge. La falaise accueille des pins équilibristes, des oliviers suicidaires, des coulées vertes agiles.

Sur la plage, ici et là, quelques troncs polis par l’hiver et la solitude. Des amas de branches cassantes lovés sur une vague de cailloux. Souvenir de tempête. Les galets font par magie des ricochets. Des rires. Une baie de pirates. Tous les trésors du monde réunis en un seul lieu.

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[Mots] Carnet, page 25.

Le journal d’hier se fane sur la table. Pages gris ciment, titres encrés noirs, lettrines vieillottes. « Argent, Famille : la France se crispe ». Feuilleter, froisser, batailler, replier (à l’envers). On s’attarde, on s’informe, un peu.

International. Météo. Page 25. Carnet. On se désole du départ de. De Louise. De Michel. D’André. Et d’autres. Des travailleurs. Expert comptable. Officier de l’ordre royal du Cambodge. Ancien délégué général du comité central des armateurs français – rien que ça. Directeur de théâtre. Pionnier multi-liguiste. Plusieurs Légions d’Honneur – à croire que ce soit mortel.

De certains, on sait qu’ils étaient lecteurs assidu du journal. Pour d’autres, on soupçonne une vie généreuse :pas de fleur, ni de plaque, mais des dons à la Cimade; pas d’enterrement, elle a fait don de son corps à la science.

Les veuves peuvent être jointes par mail @wanadoo ou @free. C’est malvenu, le supplément “Eco & Entreprise” nous annonce que les français croulent sous le courrier électronique. Autre solution, rendez-vous en l’église de Rougnat, à la chapelle Saint Louis de l’École Militaire, à l’hôpital Saint Antoine, au cimetière de Cisay-La-Madeleine, aux quatre coins de France.

Ils avaient entre cinquante et cent ans. Le Carnet, page vingt cinq nous dit qu’ils sont bien morts.

Ont-ils bien vécu ?

 

Note 1 : Photo ‘Caught In Movement’ de Julie70

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[Mots] Je m’appelle Iris. J’ai 31 ans. Je suis une menteuse.

Je m’appelle Iris. J’ai 31 ans. Je suis une menteuse. Je suis là, attablée au grand air. Les alouettes tracent au dessus de ma tête un espiègle ruban. Les yeux plissés par un bonheur feint, j’acquiesce, j’encourage, je m’exclame. Je dis, oui, bien sûr. Je pense, non. Je regarde les passantes, qui s’aventurent devant notre table joyeuse. Je pense, tiens, c’est la mode des grosses, moulées dans des robes vulgaires, des joggings en velours. J’observe leurs maris. Sourires tranchants, cerveaux minuscules. Je frissonne de dégoût.

Je m’appelle Iris. J’ai 31 ans. Je suis le guide rassurant et silencieux d’une tribu. Je montre le chemin, je fais grandir les uns, je console les autres… Qu’ils crèvent tous. Je suis une menteuse. J’ai mes raisons. Mes blessures. Mes couteaux dans le dos. Mes humiliations glaciales. Mes flèches plantées dans le cœur. J’ai eu ma dose. Il dit qu’il aime le satin de ma peau. Je pose souvent mes doigts sur sa nuque, doucement. Je rêve de la briser. Je lui réponds que je l’aime depuis toujours. Pour l’éternité. Ma bouche ment. Mes mains vieillissent, ne veulent plus faire et refaire.

Je m’appelle Iris. J’ai 31 ans. Je suis là et ailleurs. Surtout ailleurs. Dans le souvenir délicieux d’un naufrage lointain. Je serre parfois mes enfants dans mes bras, ça les apaise. Je ris discrètement aux mots fins, aux évocations, je sers du vin, du rouge, cher, je trinque, mais je ne bois pas. Je cours après les moments de solitude. Je mordrais celui qui perturbe mes rêveries sous la voûte blanche du cerisier, celui qui m’empêche de savourer le craquement de la mousse sèche sous mes pas.

Je m’appelle Iris. J’ai 31 ans. Je suis une menteuse. Je déteste ma vie.

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