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[Livre] Un été, trois livres, six hommes…

Vous l’ai-je déjà  dit ? Ma libraire est formidable. Elle me réserve le meilleur accueil dans sa librairie Au Poivre d’Âne à deux pas des anciens chantiers navals de La Ciotat. Elle me laisse également profiter de sa petite terrasse, où il m’arrive de déguster un verre de rosé, en regardant le soleil décliner  sur les voiliers du port. Sur son unique table colorée, on rêve, on lit, on refait le monde, on glousse, on écoute le vent. Ma libraire me présente des auteurs, des styles, des personnages… Et cet été, elle m’a présenté (entre autres) 6 hommes. Pas d’un seul coup. Non. Trois livres, six personnages masculins, incarnant tous la difficulté d’être un homme (avec un petit h). Six hommes dont la vie bascule, qui parlent des femmes, de l’enfer et des horreurs qu’elles leur font subir, jour après jour.

Road Tripes de Sébastien Gendron

Deux hommes s’associent à la faveur d’une bourde commise ensemble. Soudés par l’envie de fuir, ils prennent la route, et se dévoilent au fil des kilomètres. Deux personnages très différents. Vincent qui aime sa femme, sa fille, et traîne une culpabilité immense de ne pas être à la hauteur. Carell qui avoue n’avoir approché dans sa jeunesse que deux types de filles celles que l’on payait ou celles qui n’étaient pas consentantes. L’auteur nous ballade de voiture en voiture, de maladresse en conneries sérieuses, de ville en ville. Il saupoudre cette aventure, menée comme un roman policier, avec ce qu’il faut d’amour, d’amitié, de violence et de sexe – pas toujours élégant, mais hilarant. On y retrouve des moments délicats, drôles et cyniques. Un bijoux, donc.

Husbands de Rebecca Lighieri

Evidemment, tout le monde le sait, les femmes des couples hétéros sont parfaites. Adorées, adorables, admirées. Et pourtant il existe quelque part dans un livre nommé Husbands un trio de maris qui résiste. Déçus par leurs compagnes, ils racontent leur déconfiture. Trois hommes  se partageant les qualités humaines, à la fois beaux, romantiques, vieux, fougueux, froissés, généreux, impuissants, courageux, brisés, méprisants, stupéfaits, enragés, lâches, et … dangereux. Trois hommes qu’une soudaine amitié lie contre les femmes. On apprendra au passage tout du candaulisme, pratique sexuelle consistant à exposer sa femme au désir d’un autre homme, une expérience qui permettra dans ce roman d’explorer la question de la fidélité, du désir, de la domination dans le couple. Bref, les curieux de la nature humaine en auront pour leur compte, et auront le plaisir de découvrir les pensées de ces messieurs, pas toujours bienveillantes.

Vertiges de Lionel Duroy

Vertiges

Ma libraire me dépose ce livre un dimanche matin. “Je ne sais pas où il va…”. Qu’à cela ne tienne, je feuillette, lis, persiste… Et je découvre Augustin. Qui pleure pendant 300 pages sa Cécile, merveilleuse et douce, qu’il trompait avec Esther, exceptionnelle et tendre, qu’il trompait avec Nathalie, Violetta et Ingrid…. Parce que seules les femmes savent consoler de la douleur de l’amour, c’est bien connu. Rien ne nous est épargné dans cette rétrospective des transports amoureux. Quelle cruauté de voir Cécile s’apprêter pour aller rejoindre son amant, pendant que le héros, digne, garde leurs deux enfants. Quelle crève cœur, l’attitude la mère d’Augustin, haineuse et aigrie, qui n’a pas su élever ce pauvre petit garçon. Un personnage, tout en émotion, mais dont l’éternel rengaine sur ces femmes dominatrices dont il est le pauvre pantin, finit par lasser. Dommage, la maîtrise de l’écriture était impressionnante, l’insertion des dialogues fines et efficace.

Bonus : Pour me faire pardonner de cette dernière critique négative, laissez-moi vous réconcilier avec les hommes en vous recommandant deux autres beaux romans, dévorés il y a quelques mois. Les Frères Sisters de Patrick deWitt (une relation de frères un peu bourrus, dans un style drôle et fin) et Homo Erectus de Tonino Benacquista (la parole de trois hommes  qui racontent leur vie amoureuse, contrariée ou extraordinaire, par un de mes auteurs préférés). A-dé-vo-rer.

Bonne rentrée littéraire !

Homo erectus, Tonino Benacquista

[Mots] Bain d’étoiles

17 Août. 21h18. Pein sud.

Un homme s’avance sur le trottoir, dans la pénombre. Il promène un parasol. Insolite. Passage piéton et lampadaire. Je tremble légèrement sous le souffle chaud des voitures lumineuses, bruyantes, rieuses. Je franchis les marches de béton qui conduisent au sable froid. Robe et chaussures gisent un instant plus tard sur la grève presque déserte. Leur blancheur servira de repère dans l’obscurité prochaine. Je devine les milliards de cailloux minuscules, je les sens, tranchants. Mes pieds s’y enfoncent, passent du frais à l’humide. J’oublie ce sol mouvant, distraite par le frôlement tiède des vagues.

Mise à l’eau. Dans l’ordre. Cuisses. Mains. Fesses. Nombril. Épaule  Nuque. En vrac. Allègement de l’esprit. Du corps. Futilité des ancres. Un début de liberté.

Puis la nage. Après quelques brasses, je porte la mer, comme une robe, immense et lourde. Sa surface s’assombrit lentement. Se lisse. A peine courbée par les timides remous. Mousse noire et armée d’algues droites pour seuls obstacles. Quelques plaies salées piquent ma peau.

Les étincelles des bars, roses, vertes, n’entachent guère l’horizon, qui se fait bleu, puis gris, puis rien, écrasé entre un ciel sombre et une mer profonde. Il fait nuit. Il fait silence.

Je suis entre parenthèse, vulnérable, oublieuse. Au centre de tout. Un point ballotté sur l’eau. Un corps de plus, dilué.

Enfin. Les étoiles.

[Mots] J’ai passé la nuit à rêver…

J’ai passé la nuit à rêver d’ailleurs, abritée sous les lilas blancs, les mains ouvertes.

D’un souffle, je découvrais des terres rouges et accueillantes.

Là-bas, un regard suffisait à apaiser les doutes de l’âme.

Les lignes d’horizon argentées n’évoquaient aucune fuite.

Le silence rassurait aussi sûrement que l’étreinte délicate et sucrée d’une mère.

J’ai passé la nuit à rêver d’ailleurs, j’y ai vu des matins calmes et solitaires.

[Mots] Le bois de ce village

Poutre centenaire, plancher vaillant, soutenant granges, étables et pigeonniers.

Balcon chaud, échardé, bâti de rondins maigrelets ou d’épaisses branches tordues.

Porte large et grinçante, maintenue par de grossières ferronneries sombres, ouvrant sur une église fraîche et intacte.

Bûche entassée, droite et sèche, bientôt sacrifiée aux foyers des cheminées automnales.

Bâton de marche, arraché aux limaces et fourmis, éphémère témoin de course champêtre.

Sous-bois lumineux, quadrillé de brindilles craquantes, de branches cassées, de troncs abattus, blancs et écorchés.

Verni, tanné, brûlé, poli, putréfié. Le bois de ce village. Vivant et généreux.

[Musée] De la toute relativité du sacré des œuvres d’art

centre_pompidou_mobile_aubagneLa ville d’Aubagne accueille pour l’été certaines œuvres du Centre Pompidou. Seize œuvres qui prennent l’air. Seize artistes qui ont marqué leur temps, et ont aidé à bousculer nos repères de l’art moderne, par le biais de l’art abstrait. L’exposition ‘Centre Pompidou Mobile’ est située dans une série de trois tentes accolées, à la manière de chapiteaux de cirque, ce qui aide à installer une certaine proximité avec les peintures et les installations.

Accompagnée d’enfants, j’étais soumise à leurs nombreuses questions sur la distance nécessaire aux œuvres : peut-on toucher les peintures, peut-on s’en approcher, peut-on rajouter un petit dessin dessus, …. Cette exposition m’a forcée à certaines pirouettes afin de garder un semblant de rationalité. Voyez un peu.

Du_jaune_au_violet_MorelletLa première série d’œuvres, était composée de peintures de Victor Vasarely, Fernand Léger, Vassily Kandinsky, François Morellet (photo), et autres artistes, adeptes du support classique qu’est une toile. Ces toiles étaient sagement rangées derrière une vitre immaculée, insérée dans un mur blanc lumineux. Des toiles inatteignables donc, ce que le gardien nous confirme lorsqu’il nous rappelle, avec le sourire, qu’il ne faut toucher ni aux vitres, ni au mur. Facile. L’œuvre d’art est sacrée, on ne peut que la regarder – et de loin s’il te plaît.

roue_de_bicyclette_M_DuchampPuis vient l’œuvre de Marcel Duchamp, attirante. Cette roue de vélo fichée dans un tabouret, on aurait envie de la faire tourner, n’est ce pas ? Et ben non. Les gardiens sont formels. L’œuvre est à portée de main, mais on n’y touche pas, c’est interdit.

Dan Flavin, Untitled (to Donna) 5a 1971 © M. Jauffret
Qu’à cela ne tienne on se rattrapera sur l’œuvre de lumière de Dan Flavin. Elle dépose sur nous un peu de couleur et d’ombre, nous laissant l’impression de faire partie de l’installation. On approche sa main, son visage, qui s’éclairent sous les néons qui la constituent. Très bien. Des fois, l’œuvre peut nous toucher, mais uniquement si elle le souhaite.

Objet_à_se_voir_regarder_P_RametteL’installation suivante nous laisse imaginer que les œuvres ont une vie cachée. En effet, l’installation de Philippe Ramette ‘Object à se voir regarder’ est censée être composée d’un objet en métal doré amusant, associé à une photo de l’artiste portant ce même objet sur la tête. Mais la moitié de l’installation a disparu. Un vulgaire papier A4 blanc nous indique que la photographie est en rénovation. On l’imagine, cette photo, entre les mains de personnes soucieuses, le regard froncé. OK, exceptionnellement, il y a des gens qui peuvent toucher les œuvres, pour les soigner – mais pas nous. 

144_carrés_d'étain_C_AndréSauf que l’installation suivante de Carl André met à terre notre théorie. Il s’agit d’un sol, composé de 144 carrés d’étain que nous foulons sans nous en rendre compte depuis quinze bonnes minutes. Le visiteur est même invité à circuler dessus, à s’accroupir, à la caresser. On jette un œil vers le gardien pour quémander une dernière bénédiction. C’est oui. On peut parfois toucher des œuvres – et même danser dessus si on veut.

cabane_eclatée_n_6_BurenDernière installation, de Daniel Buren. Une cabane, dont la structure est faite de baguettes de bois, composée de panneaux soit vides, soit parés de toile tendue rayée jaune et blanche. En face de chaque ouverture, on retrouve un mur couvert de cette même toile jaune et blanche. Une cabane que Buren re-compose pour chacune des expositions, en fonction de la place disponible. Un truc montable, démontable, ouvert aux quatre vents. On peut entrer dans cette cabane, par une ouverture plus grande que les autres, à taille humaine. Une porte, quoi. Enhardie par cette liberté, les enfants passent même à travers une des petites ouvertures, proche du sol, à leur hauteur, faisant tressauter une gardienne. C’est interdit chuchote-t-elle, en souriant. Donc, on peut entrer dans certaines œuvres, mais pas n’importe comment – selon une règle stricte dont la logique nous est inconnue.

Pour conclure on peut parfois toucher, visiter, piétiner certaines œuvres. Et pas d’autres. la valeur de cette exposition réside donc dans la variété des expériences permises, et l’on repart avec la sensation d’avoir été malmené sur la notion des limites de l’art. Mais que demander de plus à une bonne exposition ?

Pour en savoir plus :

Centre Pompidou Mobile : http://www.culture-13.fr/agenda/centre-pompidou-mobile.html

[Mots] Supermarché

Parking désert. Chaleur d’asphalte. Les peintures au sol font loi. Se garer, trouver à grande peine un jeton en plastique au fond d’une boîte à gant. Sacrifié aussitôt. Tire la bobinette et la chevillette cherra. Le chariot se meut enfin. Panier tressé de tubes métalliques infiniment longs. Il émet un bruit de clochettes bâillonnées. Les roues branlantes attaquent les allées, et la plus sauvage d’entre elles pivote de temps à autre.

Porte automatique. Bulle d’air conditionnée. La promenade commence. Des familles unies, cheveux brillants, prisonnières d’affiches immenses. Des enfants joyeux, surpris en plein nature, figés sur des emballages. Hygiène. On ne sait que choisir. Quelle partie du corps retaper. Un semblant de vie du côté des légumes. Couleurs calibrées. Angoisse. “Le petit Kylian attend sa maman à la caisse, le petit…”. Ronronnement des frigidaires géants. Chair morte nettoyée, découennée, dessalée, fumée. Le panier métallique se remplit. Du gras. Du sucre. Caprice. Encore du sucre. Alcools. Sages rangées de bouteilles et d’étiquettes. De la rondeur. De l’oubli. Oui. Finissons-en. Finissons par là.

[Mots] Orage d’été

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Offrir sa peau, dès le matin, aux éléments chauds et bleutés,

Claquer le soir ses grands volets, sous les gouttes fines, les gouttes glacées,

Marcher au frais, sur sol spongieux, humer sucré, et frissonner,

Sentir la terre se relever, sertie de perles, de scarabées.

[Note : photo ‘Echo 3‘ by Le Regards Ailleurs]

[Mots] Jeux d’été, jeux d’enfants

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Lundi 15 Juillet 2013, côte d’azur, 18h05, température tendre à souhait.

Lilian s’approche doucement. Il ne joue pas, il glisse dans l’eau, discret. Il tourne autours de deux jeunes enfants. Il les observe, du haut de ses sept ans. Ils sont nus. Peau tannée par le soleil, cheveux longs, décolorés par le soleil, ils s’amusent sur l’eau, sous l’eau. La plage est bondée. Ballons. Canoés. Bagarres d’eau. Peu importe ce qui se passe autours, les frères nus refont le règne animal. Le golfe abrite successivement un crocodile, un lézard, un plus gros lézard, un serpent, des singes. Fous, et complices.

Lilian parle enfin. A leur maman. “Pourquoi ils n’ont pas de maillot ?”. La maman répond rieuse “On les a oubliés. Comment t’appelles-tu ?”. Il baisse la tête et fixe ses mains, crispées sur un lacet bleu, fermant son short de bain. “Lilian. Et moi, j’ai un maillot”. Lilian ne bouge pas. Il ressemble à un enfant des années cinquante. Frêle, la peau sur les os, cheveux bruns coupés ras, peau laiteuse.

La mer le transformera.

Un homme marche vers eux. Il ne sourit pas. Il fend l’eau. Déterminé. Regard dur. “On a fait connaissance”, s’explique la maman. L’homme déjà attrape les cheveux de Lilian et les tire vers le ciel, d’un geste sec. “Ha oui, on a fait connaissance ? Je vais t’apprendre moi à faire connaissance.” Il l’attrape par l’oreille, et le colle contre lui. Puis, il le jette vers le rivage. L’enfant se tait. Le père se retourne. “Désolé, mais il est parti tout seul”. Il pousse brutalement Lilian et le ramène vers leurs serviettes. Quinze mètres plus loin.

La mer ne transformera pas Lilian.

[Musée] Tamara de Lempicka in La Pinacothèque

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Paris. La Madeleine. Sa circulation, ses touristes, ses boutiques de luxe. Et placée dans un coin La Pinacothèque de Paris.

Deux expositions sont proposées ces jours-ci, l’Art Nouveau, ou un aperçu de l’Art Déco par la mise en valeur du travail de Tamara de Lempicka.

Dans cette rétrospective de Tamara de Lempicka, on y découvre le destin d’une polonaise réfugiée en France au début du XXème siècle, mariée deux fois, bisexuelle – avec une préférence marquée pour les femmes.

Tamara de Lempicka développe une pratique artistique originale, mettant en avant une femme libérée, égale de l’homme, mais très féminine. Toutes les périodes artistiques de Tamara ne sont pas fantastiques, mais ce qui frappe dans son œuvre, ce sont les portraits réalisés dans les années 1925-1930. Magnifiques femmes, icônes sensuelles et froides. Peau de porcelaine, grands yeux curieux, pose provocante. Une bonne occasion de revisiter sa représentation de la femme.

L’autre intérêt de parcourir la vie de Tamara de Lempucka dans cette exposition, est de réaliser à quel point son parcours artistique, est soutenu par une pratique de la communication et de l’exploitation médiatique de tout évènement, ainsi qu’une détermination exceptionnelle à mener sa vie.

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Pour en savoir et voir plus :

Exposition de Tamara de Lempucka à la Pinacothèque jusqu’au 8 Septembre : http://www.pinacotheque.com/?id=848

Rétrospective de toutes les oeuvres de Tamara de Lempucka :http://www.delempicka.org/bottom/home.html

[Mots] Saint Paul – Concorde

métro_Paris_Regis_Frasseto21h32. Ligne 1. Station Saint Paul. Thomas, Pablo, Cloé, Lola, Fred. Assis en vrac dans une rame de métro. Les uns sur les autres, les uns contre les autres.

Thomas. Dix huit ans. De grands yeux bleus, pétillants. Un visage rond, joyeux. Un piercing sur un sourcil brun. Il sourit. Tout le temps. Il pose sa main sur la cuisse de Pablo. Pablo parle au téléphone avec sa mère, en portugais. Il porte des lunettes à monture épaisse noire, un tee-shirt coloré, tons vert. Il se love contre Thomas. L’embrasse tendrement entre deux phrases. Lola les regarde, amusée, leur tire la langue. Ils vont finir la soirée chez Cloé. Cloé, rouge à lèvre cerise, brune, des tâches de rousseur. Elle habite près de la Cigale. Ils jouent. Se font passer le smartphone de Pablo – sa mère parle encore de l’autre côté.

L’un d’entre eux hurle “Concorde !”. Ils se lèvent dans le désordre, se tiennent la main au hasard et sautent sur le quai. En riant. Encore. Jeunesse dorée. Jeunesse libérée.

[Note : photo ‘Métro de Paris’ de Régis Frasseto http://www.flickr.com/photos/22914687@N05/]